Une vie de cochon

Bien que la narratrice soit une petite fille, ce roman n’est clairement pas à offrir à un enfant… En une centaine de pages, Solenn nous raconte sa vie entre ses copains, son frère, son père routier et surtout sa maman, employée dans une porcherie industrielle. Dès qu’elle le peut, Solenn va aider cette dernière et s’étonne à chaque instant de la violence de cet univers pour les animaux comme pour les hommes. Voici un récit d’une simplicité déconcertante qui en dit bien plus que de nombreux rapports officiels sur l’élevage industriel.

Parce que ce que la viande que nous mangeons ne pousse pas en barquette dans les rayons de supermarchés, nous avons voulu en savoir un peu plus pour consommer mieux. Nous avons donc posé nos questions à Jocelyne Porcher, co-auteur de « Une vie de cochon » et chargée de recherches à l’INRA : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Jocelyne Porcher

: J’ai rencontré Christine Tribondeau, la co auteur du livre, dans le cadre d’une enquête sur d’anciennes salariées de porcherie industrielles qui avaient quitté volontairement ce travail. J’avais déjà écrit avant d’autres livres et articles sur ces porcheries industrielles mais cela s’adressait en général aux chercheurs.

Je voulais, cette fois-ci, écrire pour tous. J’en ai parlé avec Christine car elle aussi avait envie que les résultats de l’enquête soient connus du plus grand nombre. Nous voulions montrer que la souffrance des animaux et des hommes est due à l’organisation du travail dans les systèmes industriels. Nous sommes parties de mon article « une vie ordinaire » où un cochon prend la parole, qui avait eu un grand succès. Du coup, la première personne s’est imposée et Christine a choisit de faire parler une petite-fille parce qu’elle même elle avait croisé une petite fille dans une porcherie où elle travaillait. Résultat, c’est un livre pour l’ouvrier de porcherie, pour mes collègues chercheurs et pour tous les autres mais, disons, à partir de 14 ans.

Comment votre livre a-t-il été reçu?
Jocelyne Porcher
: On a rencontré récemment rencontré des ouvriers en porcherie qui l’avaient lu et qui avaient beaucoup aimé. Mais ce n’est certainement pas le cas de tous, ça dépend du point de vue des personnes ! Ceux qui l’ont aimé n’ont pas prévu de changer de comportement dans leur travail pour le moment mais je suis certaine que c’est une prise de conscience longue et j’espère que nous pouvons y participer grâce à ce livre.

Tous les retours qu’on a en général sont très positifs, le livre sensibilise à la cruauté du système. Il aide à comprendre dans quel engrenage les gens sont pris sans les juger. On voit d’ailleurs que la maman de Solenn est partagée : en même elle déteste et elle aime son métier. Attention, après lecture, certains pensent qu’il vaut mieux devenir végétariens, je tiens à préciser que ce n’est pas du tout notre propos !

Vous même, vous avez vécu le quotidien de la mère de Solenn à la porcherie?
Jocelyne Porcher
: J’ai d’abord été éleveuse puis j’ai travaillé quelques temps dans des porcheries industrielles. C’est l’immense contraste entre ces deux modes d’élevages qui m’a donné envie de reprendre des études pour creuser la question : qu’est-ce que c’est que l’élevage ? Pourquoi on vit et travaille avec les animaux ?

Mais j’ai moins connu ce milieu que Christine Tribondeau qui a travaillé neuf ans dans une porcherie industrielle avant de changer de métier pour devenir travailleuse sociale.

Qu’est-ce qu’il faudrait pour que les choses évoluent ?
Jocelyne Porcher
: Si on est réaliste, c’est très mal parti ! Dans le monde entier, notamment dans les pays émergeants, il y a un boom des productions industrielles. On s’achemine vers de la viande pourrie produite à l’étranger pour les masses et du bon et cher pour les riches.

Il faudrait vraiment renoncer à produire des animaux et se remettre à les élever.

Ca veut dire qu’il faudrait beaucoup plus d’éleveurs. Les consommateurs mangeraient moins de viande, elle coûterait forcément plus cher, et nous serions tous plus responsables. Politiquement, il faut qu’il y ait une rupture avec les systèmes industriels et, au niveau personnel, que nous prenions conscience que nous sommes tous responsables de ce qui arrive aux animaux d’élevage dans les systèmes industriels !

Et en temps que consommateurs, aujourd’hui, qu’est ce qu’on peut faire ?
Jocelyne Porcher
: Dans les supermarchés, 99 % de la viande de porc vient de l’élevage industriel. Le mieux aujourd’hui est de choisir du porc bio. On en trouve pas trop difficilement et ce sont des porcs qui sont élevés en plein air ou sur paille et qui ne subissent aucune mutilation comme dans l’élevage industriel – c’est à dire qu’on ne leur coupe pas la queue, qu’on ne leur arrache pas les canines, qu’ils ne vivent pas dans le noir sur des caillebotis dans lesquels ils se coincent les pattes et se blessent…

Mais ça ne suffit pas, il faut s’intéresser au cahier des charges de l’élevage biologique pour qu’il continue d’évoluer positivement et ne prenne les travers de l’industrialisation. Quand on habite en ville, on peut aussi avoir recours aux AMAP, beaucoup proposent maintenant de la viande.

Il faut renouer le lien que l’industrialisation a dénoué entre les consommateurs et les éleveurs, ainsi nous nous sentirons tous responsables des animaux.

Une bonne technique, quand c’est possible, par exemple en vacances, c’est de connaître l’éleveur et de savoir s’il travaille en plein air ou non. Il ne faut pas hésiter à se rendre sur place et à discuter avec les éleveurs. Ca permet de comprendre leurs contraintes, de rencontrer les animaux et de sortir de l’abstraction !

Une vie de cochon, Jocelyne Porcher et Christine Tribondeau, Editions de la Découverte, 8 euros Lucile Escourrou

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